Ce COMP n'est pas le nôtre!
Le projet de contrat d'objectifs, de moyens et de performance
(COMP) 2024-2028 promet des changements majeurs de l'Inria, tant
dans ses missions que dans son fonctionnement. Ces
bouleversements sont incompatibles avec une recherche de niveau
international. Ils seront formalisés par des modifications, dans
le décret constitutif de l'institut, de ses missions, de son
organisation et de son fonctionnement (section 5.11 page
58). Ces modifications, dont ni la nature ni l'impact sur les
personnels ne sont précisés, n'ont fait l'objet d'aucune
consultation, bien qu'elles soient prévues dès 2025.
L'accumulation et la priorité donnée à de nouvelles missions,
relevant notamment de l'agence de programmes ou orientées vers
des applications de défense, relèguent à un rôle subalterne la
recherche menée à l'Inria. La plupart des contraintes
introduites par ce COMP tendent à réduire l'autonomie et
l'indépendance des scientifiques et des équipes à choisir leurs
sujets de recherche et leurs collaborations : placement en ZRR
de l'ensemble de l'Inria, restriction des collaborations
internationales et industrielles à des partenaires choisis par
la direction de l'institut, incitations financières
individuelles pour les chercheurs impliqués dans des
partenariats stratégiques, pilotage des sujets par l'agence de
programmes, priorité aux recherches « duales » avec des
débouchés à la fois militaires et civils concrétisée par des
liens étroits et renforcés avec le Ministère des Armées... Ces
contraintes vont à l'encontre des standards de la recherche
mondiale et font craindre une perte de qualité scientifique et
d'attractivité de l'institut. Enfin, alors que l'institut fait
face à des difficultés financières de plus en plus manifestes,
le COMP l'inscrit dans une trajectoire budgétaire très
incertaine à l'issue hasardeuse.
Nous, scientifiques des équipes-projets Inria, membres des
services supports de l’Institut ou de ses instances, signataires
de cette pétition, ne nous reconnaissons pas dans ces
orientations. Nous déplorons que le personnel n'ait pas été
associé à leur élaboration alors que c'était une des exigences
du HCÉRES après sa récente évaluation de l'Inria. En
conséquence, nous demandons à surseoir à la mise en œuvre de ces
mesures et demandons qu'une réflexion collective soit mise en
place afin de parvenir à élaborer un projet qui ne mette pas en
danger la qualité de la recherche menée dans l'institut, voire
l'avenir de l'Inria comme institut de recherche. Dans le
contexte économique actuel et face aux menaces climatiques
globales, nous pensons que la recherche, en particulier en
informatique et en mathématiques, est un enjeu majeur et doit
être une priorité pour les années à venir.
Contexte
Une version de travail du COMP a été présentée au CA le 17
octobre, puis transmise au personnel.
De nombreuses instances se sont exprimées contre le COMP:
Le CEP du Centre Inria de Paris
Le CEP de Paris ne se reconnaît pas dans le COMP qui présente
plusieurs problèmes majeurs. Il considère ne pas avoir été
consulté au cours de son élaboration, et est en désaccord avec
de nombreux points.
Le CEP du Centre Inria de Lyon
Le CEP de LYON s’associe à la motion votée par le CEP de Paris
et s’inquiète notamment du changement de décret d’Inria, du lien
systématique de dualité avec le ministère des armées et du
passage en ZRR intégrale.
Le CEP du Centre Inria de l'Université Grenoble Alpes
Le CEP du centre Inria de l'Université Grenoble Alpes se joint à
la motion adoptée par le CEP de Paris pour exprimer qu'il ne se
reconnaît pas dans le COMP qui présente plusieurs problèmes
majeurs. Le CEP considère ne pas avoir été consulté au cours de
son élaboration, et est en désaccord avec de nombreux points.
Le CEP du Centre Inria de Saclay
Le CEP de Saclay a pris connaissance du document du COMP partagé
par Bruno Sportisse le 17 octobre. De nombreuses discussions ont
suivi pour éclairer la compréhension de ce texte complexe et
débattre de ses évolutions. Un certain nombre d'entre elles ont
été accueillies favorablement ou ont ouvert des débats non
conclusifs. Le présent texte n'a pas la prétention de donner un
avis global sur le COMP, mais il soulève deux points qui ont été
présentés comme « non négociables » par la direction de
l'institut, alors qu'ils représentent des changements profonds
dans les conditions d'exercice de la recherche. Auparavant, le
CEP déplore que la phase de concertation, c'est-à-dire l'échange
sur les principes du COMP 2024-2028, n'ait pas eu lieu :
d'emblée, un texte finalisé a été proposé, dont les idées
principales ne sont pas ouvertes à la discussion.
- Le document annonce que « l’intégralité de l’institut
basculera dans un dispositif de type ZRR intégrale. » (p. 49).
Le dispositif des ZRR, en place depuis une quinzaine d'années,
est bien connu des chercheurs. Il vise à protéger les
recherches, mais il conduit de fait à un alourdissement
bureaucratique des procédures qui mènent notamment à des pertes
d'excellents candidats, à des contraintes d'accès physique et
informatique pénibles à gérer au quotidien et à une réduction de
la visibilité sur les financements. Un basculement en ZRR doit
donc s'appuyer sur une analyse coût/bénéfice et une analyse fine
des risques, lesquels varient selon les équipes, les activités
et les agents. Cette analyse n'ayant pas été faite, les
chercheurs du centre estiment que le basculement de l'institut
en ZRR est globalement injustifié et contre-productif. Ils
demandent donc que le COMP adopte une formulation qui ouvre la
voie à une instruction de la question sans la trancher a
priori.
- Le document annonce un changement structurel du budget de
l'institut, dont le financement sur dotation SCSP passerait à
50% en 2028 (ce ratio est d'environ deux tiers actuellement),
comme indiqué en p. 57. Ce changement annonce un déplacement du
centre de gravité de l'institut, qui passe d'une recherche
ouverte à une recherche finalisée en fonction des demandes des
politiques et des industriels, compromettant ainsi les impacts
long terme d'une recherche ouverte. Il est indiscutable que les
deux modes de fonctionnement ont leur place à l'Inria, mais le
COMP annonce un déplacement massif du fonctionnement économique,
donc de l'activité même, de l'institut. Les chercheurs du centre
de Saclay s'en inquiètent vivement et rappellent qu'un EPST
comme Inria, aux conditions salariales peu favorables, n'est
attractif que si la liberté académique, assurée in fine par une
dotation budgétaire récurrente, est prioritaire.
Pour conclure, les chercheurs du centre Inria de Saclay
demandent que la modification à venir du décret fondateur de
l'institut fasse l'objet d'une véritable concertation.
Le Conseil Scientifique d'Inria (Scientific Board)
During the discussions within the SB regarding
the COMP, the elected CS members have shared with the rest of
the SB the enclosed list of issues regarding the COMP. The SB
is concerned about the impact that these issues raised by the
elected members could have on Inria's capacity to remain a
world-class research institution, and would like to suggest that
these points be reconsidered before finalizing the COMP
document.
Text unanimously approved by all elected CS members:
We wish to point out four troublesome points regarding the COMP:
- There are very few references to science or research in the
milestones (7 out of 105) and the document in general. The words
"scientific freedom" and "creativity" are absent. An ambitious
strategy that encourages long-term, innovative, and creative
research must be defined by providing stable,long-term funding and
a research environment built on the principles of academic and
intellectual freedom.
- The transition to full restricted research area (ZRR) status
(p. 49) and the idea of the Ministry of the Army becoming a
supervisory body ("tutelle") for Inria (though not explicitly
stated, but it seems to be the goal) raise serious concerns. These
changes will have a very negative effect on scientific freedom,
the attractiveness of the Institute, and the image that Inria
gives to the outside world.
- The positioning that “Inria's main mission is to contribute
to the Nation's digital sovereignty through research and
innovation.” (p. 4) is quite problematic. We believe the mission
described in the creation decree of Inria is still highly
appropriate: “The mission of this establishment, in the field of
computer science and automation, is to undertake or commission
fundamental or applied research."
- The goal of “concentrating actions on a limited number of
strategic partners” (p. 33) is potentially dangerous. It may
result in discouraging “bottom-up” international scientific
exchanges and collaborations between research teams, which are the
most productive way to establish international collaboration
(rather than large, administration-heavy "strategic
partnerships"). Generally speaking, limiting strategic
partnerships this way is not a very good idea (why DFKI in Germany
and not also Max Planck?). This choice is questionable, and there
are similar issues for most other countries.
Le Commission d'Évaluation d'Inria
Les membres de la CE ont pris connaissance du projet de COMP
présenté par la DG et déplorent que la phase de consultation et
d'échange, pourtant mise en avant dans le document, n'ait pas eu
lieu.
Le CEP du Centre Inria de l'Université de Lorraine
Le CEP de Nancy s’associe à la motion votée par le CEP de Paris
et ne se reconnaît pas dans le COMP qui présente plusieurs
problèmes majeurs. Il considère que les discussions pendant son
élaboration n'ont pas porté sur les points essentiels avec
lesquels il est en désaccord.
Le CEP du Centre Inria d'Université Côte d'Azur
Le CEP du centre Inria d'Université Côte d'Azur s'associe aux
motions votées par les CEP des centres Inria de Grenoble,
Lyon, Nancy, Paris, Saclay, ainsi que par les élus au Conseil
Scientifique et par la Commission d'Évaluation, pour exprimer
qu'il ne se reconnaît pas dans le COMP et considère n'avoir
été que marginalement associé à son élaboration. Le CEP
s’inquiète de plusieurs points, notamment sur le passage en
ZRR intégrale, le risque de perte d’autonomie des
scientifiques dans le choix collégial de leurs sujets de
recherche et collaborations, le changement structurel de la
mission et du budget de l’institut et le lien très affirmé de
dualité avec le ministère des armées.
Le COMP a été voté par les administrateurs de l'Inria lors du CA
du 12 décembre, mais il n'a pas encore été signé par les ministres
de tutelles.
À la date du 12 décembre, plus de 850 personnes avaient signé la
pétition. Elle reste ouverte à la signature pour s'opposer à la mise
en œuvre des mesures du COMP.
Documents
Signataires
À sa cloture en janvier 2025, 910 personnes ont signé la pétition.
À la date du 12 décembre 2024, la pétition a notamment été signée par:
- 53% des chercheurs et chercheuses Inria permanents travaillant dans des équipes de
recherche;
- 46% des responsables d'équipes-projets Inria.
Parmi les signataires, de nombreuses personnes ont été récompensées pour
leur parcours scientifique, en particulier:
- 4 membres de l'Académie des Sciences et 2 membres de l'Académie
des Technologies;
- 3 titulaires ou anciens titulaires d'une chaire au Collège de
France;
- 31 personnes ayant reçu un prix de l'Académie des
Sciences;
- 7 personnes médaillées du CNRS (argent ou bronze);
- 32 personnes ayant reçu une bourse ERC;
- au moins 11 personnes « Fellow » d'une société savante
internationale (ACM, IEEE...).
Cette pétition était ouverte aux scientifiques des
équipes-projets INRIA, membres des services supports de l’Institut
ou de ses instances, permanents ou non-permanents, rémunérés par
l'institut ou pas.
Contact
Vous pouvez nous contacter par mail:
sncs@inria.fr